Sculpture · avril 4, 2023

Destructions et reconstructions

Un objet jeté, laissé, abandonné, cassé, implique systématiquement la destruction d’une certaine idée de totalité. Il évoque un temps révolu et fait voir plus ou moins explicitement, les traces que le temps a laissées sur lui. Comme résidu détruit, il est souvent le fruit du hasard. Il nous arrive parfois de l’observer avec un œil nostalgique. Face à cet objet, deux possibilités se présentent alors. Soit on le laisse tel quel, soit on essaye de le reconstruire, le compléter, l’achever, ce que fait l’archéologue, l’historien de l’art et l’artiste. Quels seront les dynamiques explorées en travaillant ces objets en devenir ?

D’une certaine façon, mon travail sera l’occasion de poser ces questionnements qui s’intéressent au caractère brisé, détaché et isolé de son contexte des mannequins de vitrine dénudés. Rien que des morceaux abandonnés, comme si une tempête indicible, un cataclysme sans précédent s’étaient abattus sur ces objets. Chacun de ces morceaux, bien que détaché de l’ensemble, possède sa propre cohérence. Mais aussi, chaque morceau interpelle l’imagination en ce qu’il transparaît comme en état de « manque », en besoin d’une certaine complétude. On se retrouve ici au seuil d’une dialectique du fragment et de la totalité : « On devine soudain qu’envisager le corps comme un tout est plutôt l’affaire du savant, et celle de l’artiste, de créer à partir de ces éléments de nouvelles relations, de nouvelles unités, plus grandes, plus légitimes et plus éternelles… Et cette richesse inépuisable, cette pureté et cette véhémence de l’expression, cette jeunesse, ce don d’avoir sans cesse autre chose, sans cesse mieux à dire… sont sans équivalent dans l’histoire humaine » [1]. Ceci renvoie à une problématique de l’inachèvement qui nous engage à réfléchir les phénomènes de la déconstruction et de la reconstruction.

Dans mon travail, je récupère dans les débris des marchands de produit de textiles, parfois même je négocie au marché aux puces, des mannequins de vitrine hors d’usage. Parfois ils sont délabrés, cassés, percés, d’autres fois intacts. Les tas d’objets collectés vont être le point de départ de la sculpture à inventer, où plusieurs objets vont être assemblés et nouvellement reconstruits. Bras, mains, jambes, bustes, têtes, vont me servir d’organes qui seront réassemblés pour créer de nouveaux corps.

Pour en rester à une appréhension simple, chaque fragment des mannequins va être mis dans un jeu de relations pour donner lieu à de nouvelles entités. Chaque partie devient alors le siège où s’exercera les fantaisies de l’imagination, pour donner lieu à une sorte de simulacre de personnages.


[1] Rainer Maria Rilke et Paul de De Man, Correspondance, vol. 3, Œuvres , Paris, Editions de Seuil, 1966, p. 9.

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